CHA Hors série n°1

Les trente glorieuses de l’industrie européenne de l’aluminium dans le boom économique de l’après-guerre, Manfred Knauer

L’industrie de l’aluminium d’après la Seconde Guerre mondiale offre un visage très différent de l’époque précédente : les producteurs nord-américains ont largement augmenté leurs capacités de production, et leurs outils de transformation ont bénéficié d’avancées technologiques considérables. En Europe, la situation est complexe, mais globalement, l’industrie de l’aluminium a pris un énorme retard en capacité d’électrolyse et dans les technologies de transformation. La menace de stocks excédentaires est rapidement écartée par les besoins suscités par la guerre de Corée, et l’on assiste, à partir des années 1950 jusqu’aux années 1970, à une période exemplaire de croissance pour l’industrie de l’aluminium. Les stratégies des entreprises évoluèrent en fonction de contraintes exogènes fortes : aides à la reconstruction, création du Marché commun, négociations du GATT, mais aussi disponibilité et coût des matières premières. Les années 1970 constituent un tournant stratégique : la position oligopolistique des " six majors " est mise à mal par la crise économique et l’émergence de nouveaux producteurs.

La construction européenne et ses conséquences sur l’industrie française de l’aluminium, Florence Hachez-Leroy


Construire l’Europe constitua un défi politique majeur du second vingtième siècle. Pour l’industrie française de l’aluminium, cette évolution provoqua de profonds bouleversements : en situation monopolistique depuis 1901, les deux producteurs Pechiney et Ugine devaient adapter leurs structures à la nouvelle législation antitrust et défendre, auprès des hommes politiques, des droits de douane protecteurs pour le métal léger. L’examen des relations internes des deux entreprises montre que le consensus de façade ne fut pas si solide dans les faits. Préoccupés par le sort de L’Aluminium Français qui pouvait être assimilé à un cartel, et cernés par les coups de boutoir américains en Europe, les deux états-major envisagèrent, dès 1953, une fusion des deux entreprises. Celle-ci ne vit pas le jour, mais une succession de protocoles fut signée, et témoigne, de par leur contenu, de la différence de stratégie grandissante des deux entreprises.

Le nucléaire et le retour de la production d’aluminium primaire en Europe, René Lesclous

L’essor de l’industrie de l’aluminium pendant les trente glorieuses a été considérable. Production et consommation ont atteint des niveaux de croissance inégalés jusque-là. Pour répondre à la demande, les producteurs ont dû procéder à des investissements considérables dans de nouveaux sites d’électrolyse. Il leur fallait aussi disposer d’une énergie à bon marché, si possible proche des lieux de consommation, en particulier en Europe de l’Ouest. Beaucoup mirent alors leurs espoirs dans la toute nouvelle production nucléaire, dont les États encourageaient le développement. Royaume-Uni, France et Allemagne constituent trois cas distincts.

La centrale électrique de l’Europe : croissance de l’industrie norvégienne de l’aluminium, 1945-1970, Harald Rinde

L’abondance de sources d’énergie hydroélectrique en Norvège en fait, après la Seconde Guerre mondiale, la " centrale électrique de l’Europe ". La rapide et importante expansion de l’industrie de l’aluminium en Europe y est particulièrement spectaculaire et s’est déroulée en deux phases : les années 1940-1950, où domine l’entreprise étatique Ardal og Sunndal Verk, et les années 1960 où interviennent les multinationales étrangères. La seule présence d’énergie abondante ne suffit pas à expliquer cette évolution : l’analyse des facteurs nationaux et internationaux permet de comprendre comment la Norvège s’est intégrée dans l’ordre économique mondial de l’aluminium.

Changements d’organisation dans deux sociétés norvégiennes de production d’aluminium : ÅSV et Alnor, Rolv Petter Amdam

Restructurée après la Seconde Guerre mondiale, l’industrie norvégienne de l’aluminium passa sous le contrôle de l’État, soit totalement, soit par le biais de sociétés en participation avec des capitaux étrangers, limités à 50 %, et où l’État norvégien exerçait une forte influence sur les décisions. Au travers des cas de Årdal og Sunndal Verk et Alnor, deux exemples de ces stratégies sont présentés. Dans chacune des deux sociétés et de leurs usines, sont alors expérimentés de nouveaux types de relations industrielles, largement influencées par le modèle de gestion socialiste.

Alcan de 1945 à 1975 : les voies incertaines de la maturation, Pierre Lanthier

Le groupe canadien Alcan, après 1945, fut à la fois le plus gros groupe multinational canadien et l’un des acteurs majeurs de l’industrie de l’aluminium en Europe. Son évolution se fit en deux temps : de 1945 à 1957, les dirigeants de l’entreprise, et en particulier Nathanael V. Davis, prolongèrent les stratégies initiales de développement. Un mouvement d’internationalisation de la direction et du fonctionnement du groupe se produisit d’une part, et, d’autre part, les grands marchés étrangers furent conservés, parfois même développés. L’Europe bénéficia largement de ces opérations, en particulier le Royaume-Uni. À partir de 1957 et jusque 1975, Alcan entra dans l’ère de l’intégration verticale et régionale. De nouveau l’entreprise modifia son organisation, en particulier en 1968, aidée en cela par le cabinet McKinsey. Multipliant les financements, Alcan investit fortement dans la transformation, et dans une moindre mesure dans l’alumine et l’aluminium primaire. Ce fut l’époque où naquit l’usine de laminage de Norf, en joint venture avec l’Allemand Vereinigte Aluminiumwerke (VAW). La crise pétrolière eut un impact très fort sur le groupe, fragilisé par une position instable dans l’alumine et l’aluminium primaire. Le pouvoir fut alors resserré autour des activités canadiennes, délaissant les pays où les participations étaient minoritaires. Alcan demeura néanmoins fortement présent dans certains pays comme le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Suisse.

L’industrie britannique de l’aluminium de 1945 à 1980 : chronique d’une mort annoncée ? , Ludovic Cailluet

L’entreprise britannique British Aluminium Company (BACo) fut, comme ses concurrentes européennes, soumise à la pression des producteurs d’aluminium américains après la Seconde Guerre mondiale. Longtemps protégée par les cartels internationaux, BACo se lança tardivement dans une stratégie de développement. En 1958, l’Américain Reynolds et son allié britannique Tubes Investment proposèrent un rapprochement à BACo qui refusa, malgré une proposition intéressante. Erreurs d’investissements, inaptitude d’une direction trop traditionnelle dans son approche des affaires, détermination très vive de Reynolds sont autant de facteurs qui expliquent ce qui fut qualifié, dans les journaux, de " bataille pour BACo ". L’événement eut une ampleur inédite parce qu’il correspondait à la première action offensive américaine en Europe. Le succès de Reynolds ne mit pas un terme à l’histoire de BACo ; celle-ci poursuivit son action comme filiale du groupe américain, sans toutefois opérer de transfert de connaissance, notamment en matière de gestion, de sa maison mère. En 1982, la faillite du projet d’Invergordon, lancé à la fin des années 1960, lui donna le coup de grâce, malgré ou à cause du soutien de l’État britannique, et BACo entra alors dans le giron d’Alcan Royaume-Uni.

Le groupe Alusuisse de 1945 à 1975 : l’analyse d’une multinationale helvétique pendant les trente glorieuses, Serge Paquier

La stratégie globale d’Alusuisse pendant les trente glorieuses présente de nombreux points communs avec celle de ses concurrents européens et nord-américains : intégration amont et aval et diversification. Un point caractérise cependant la société suisse : son extrême prudence à s’engager dans l’une ou l’autre des voies choisies. C’est le cas, notamment, lorsqu’elle prend pied sur le marché américain comme dans sa diversification vers la chimie. Enfin, à la différence de certains de ses concurrents déjà dotés d’un approvisionnement en bauxite, Alusuisse acquiert des mines et développe un service " Mine engineering " chargé de saisir toute opportunité et de mettre en œuvre l’exploitation industrielle des sites retenus.

Les demi-produits dans le Benelux : un marché ouvert, de grands exportateurs, André Fonteyne

Au cœur de la Communauté européenne, le Benelux présentait la particularité, au sortir de la guerre, de n’être que transformateur d’aluminium. Aucun producteur d’aluminium n’avait encore émergé dans cette zone géographique et les transformateurs étaient eux aussi de taille très modeste. Cette situation présentait donc beaucoup d’intérêt pour les producteurs, notamment français et nord-américains, qui y voyaient des opportunités pour écouler leur production. Les trente glorieuses furent donc, au Benelux, le théâtre de grandes manœuvres économiques où, malgré tout, deux acteurs nationaux purent s’imposer : Sidal pour la transformation et Hoogovens/Biliton pour la production.

Des déchets aéronautiques à l’explosion des exportations : production et consommation des industries allemandes de l’aluminium entre 1945 et 1975, Helmut Maier

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’industrie de l’aluminium en République fédérale allemande présente une situation à part : ses usines ont été en partie démantelées et interdiction lui est faite de produire de l’aluminium primaire. En conséquence, le recyclage se développe mais avec une qualité si médiocre que l’image du métal en est longtemps affectée. En 1951, une fois ces restrictions levées, les entreprises allemandes relèvent le défi : comme leurs homologues, elles prennent le virage du nucléaire qui se révèlera, là aussi, décevant. Dans la transformation, le retard accumulé dans certains secteurs est long à rattraper : c’est le cas de la coulée sous pression et des applications automobiles. Néanmoins, protégée par la Communauté économique européenne et son tarif douanier, l’industrie allemande de l’aluminium connut une expansion remarquable, tant du point de vue de sa consommation intérieure que de ses exportations de demi-produits.